Sous l'impulsion de Christine Kelly, une journée consacrée au sport féminin est organisée samedi. Un moyen de sortir les femmes de la pénombre médiatique.

L'équipe de France féminine de football (photo d'illustration). © Bertrand Guay / AFP

"Où sont les femmes ?" s'interrogeait un chanteur à midinettes à la fin des années 1970. Il pourrait reprendre son micro et son tube pour entonner le même refrain et déplorer l'absence de médiatisation des sports féminins. Selon une étude commandée par le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), seules 7 % des retransmissions sportives à la télévision sont féminines. Face à cette maigre exposition sur le terrain audiovisuel, Christine Kelly, membre du CSA, a décidé d'agir. "Je suis partie de ce constat alarmant pour créer la journée internationale où le sport féminin va s'inviter pendant vingt-quatre heures dans plus de 243 millions de foyers grâce notamment à TV5 Monde ou Africa 24."

Écran total pendant vingt-quatre heures

Ce 1er février, le sport se conjuguera au féminin. De France Télévisions à Eurosport en passant par beIN Sports ou Canal+, les chaînes arborent un logo conçu spécialement pour l'occasion tout en retransmettant une multitude d'événements. Ainsi, le crunch entre la France et l'Angleterre signant le coup d'envoi du Tournoi des 6 nations (à 18 heures en direct sur Le Point.fr) prendra un "e" avec la diffusion dans la foulée de la même affiche comptant pour le tournoi féminin (à 20 h 45 sur France 4). Une manière de prouver que les filles ont leur place dans le PAF. "Pourquoi, lorsque la performance féminine est présente, les chaînes ne diffusent-elles pas les compétitions alors que c'est le cas pour les hommes ? s'interroge Christine Kelly. On le voit avec la Ligue des champions où les Françaises ont de meilleurs résultats que les hommes."
Eurosport a fait le choix très tôt du sport féminin, notamment du football. "Cela fait partie des codes ADN de la chaîne. Nous avons un passeport européen et nos voisins scandinaves ont fait le choix précoce de diffuser du sport féminin. Nous avons accompagné le mouvement", explique Arnaud Simon, le directeur général de la chaîne où 25 % de l'offre est féminine et dont un tiers du public est composé de femmes. Malgré les critiques, France Télévisions assure pratiquer une politique de mixité "équitable". "L'attention se porte beaucoup sur les sports collectifs, mais le sport féminin, c'est aussi l'athlétisme, la natation ou le tennis. Nous sommes la seule chaîne en clair à avoir autant de variété", annonce Sven Lescuyer, directeur délégué de la direction des sports du groupe.
Stade mal éclairé, mauvaise pelouse

Comment expliquer cette faible médiatisation ? Nos gènes latins, où le sport est une affaire de mâles, peuvent être une interprétation valable. Mais des raisons plus terre à terre s'imposent. "Les diffuseurs ont des arguments valables. Ils nous disent qu'une fois les principales affiches jouées le différentiel de niveau est énorme. Ils regrettent que les gradins soient vides, que la pelouse soit dans un mauvais état ou que le stade soit mal éclairé", détaille Christine Kelly. Arnaud Simon abonde : "Pour cette journée, nous avons souhaité diffuser le match de D1 entre Arras et l'Olympique lyonnais. Il a fallu trouver une solution, car le stade d'Arras n'était pas assez éclairé. La valorisation du sport féminin, c'est un travail que l'on doit faire ensemble : fédérations et diffuseurs."
Des programmes qui fonctionnent

L'autre petite musique jouée par certains concerne la faible attractivité en termes d'audience. Les faits tendent à prouver le contraire. Direct 8 détient l'une des plus belles audiences de la TNT avec la demi-finale de la Coupe du monde 2011 et ses 2,8 millions de téléspectateurs en plein été. La finale dames de Roland-Garros 2013 entre Serena Williams et Maria Sharapova a permis à France 2 d'être leader tout un samedi après-midi (plus de 25 % de part de marché). Idem pour les compétitions de natation ou d'athlétisme où il n'existe pas de décrochage entre épreuves féminines et masculines. "Le téléspectateur ne veut pas du sport féminin, mais du sport tout court, ajoute la membre du CSA. Il veut voir de la performance et de l'émotion." Les matches de l'équipe de France féminine de rugby ou les rencontres de D1 féminine tournent autour de 400 000 à 500 000 téléspectateurs sur France 4 avec une pointe à 800 000 pour la finale de la Coupe de France.
"Le sport féminin crée de la valeur. Je suis certain que c'est un potentiel d'abonnements pour l'avenir. Avec des ménages qui réfléchissent à deux fois avant de prendre un abonnement à une chaîne de sport, il est impensable de se priver de la moitié de l'humanité", sourit le directeur général d'Eurosport, qui prône une répartition vertueuse : aux chaînes payantes de construire le feuilleton du sport féminin ; aux chaînes gratuites d'apporter un éclairage plus large. "Tout ne peut pas être diffusé en clair. Le meilleur groupe de jazz ne remplira jamais Bercy", compare Arnaud Simon. Un partage que feront d'ailleurs Eurosport et France Télévisions pour la prochaine Coupe du monde de rugby féminine organisée dans l'Hexagone. "Nous diffuserons les matches de poule des Bleues ainsi qu'une éventuelle demi-finale ou le match pour la troisième place. Et, quoi qu'il arrive, la finale sera diffusée sur France 4. En tant que chaîne généraliste, nous avons une logique très équipe de France et événementielle. Nous ne pouvons nous permettre de diffuser un championnat récurrent toutes les semaines", signale Sven Lescuyer.
Une journée gadget ?

La journée du sport féminin peut-elle faire bouger les lignes ? Ou finalement n'est-ce qu'un simple gadget, d'autant plus que le CSA ne prendra aucune mesure coercitive - comme une égalité de temps de diffusion entre sport masculin et sport féminin. "Notre stratégie est de convaincre plutôt que de contraindre. Cela pourrait être contre-productif, croit savoir Christine Kelly. Nous souhaitons l'équité et pas forcément la stricte égalité. Il faut laisser des marges de manoeuvre aux chaînes." "Rien n'est anodin, conclut Arnaud Simon. Est-ce que la Fête de la musique suscite des vocations ? Oui, c'est certain. Il va se passer des choses, car les chaînes ne voudront pas être montrées du doigt. La dynamique est lancée." Et, lors de la décennie suivante, le chanteur des années 1970 pourrait passer son micro au poète et son fameux "la femme est l'avenir du sport".

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