La ministre des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie a été invitée à s’expliquer hier devant la commission des AE de l’Assemblée nationale, sur les positions complaisantes et même de soutien puis de rétropédalage récent qui a suivi la chute de Ben Ali. Faute politique lourde qui aurait dû l’amener à démissionner, affirment des opposants de gauche. Pas sûr en tout cas que la ministre puisse trouver des arguments convaincants pour justifier un flou artistique assez représentatif de la position du pouvoir français actuel en matière de politique étrangère. Des positions qui ne se départissent pas de réflexes néocoloniaux.

Que voulez-vous faire ? Personne ne pouvait prévoir que les choses allaient se dérouler aussi vite… aussi loin, et qu’elles seraient aussi rapidement dramatiques ». C’est textuellement ce que déclarait, lundi sur RTL, le conseiller spécial du président Sarkozy, Henri Guaino. Ce dernier avait pourtant pour mission d’atténuer les tensions nées des premières déclarations de la ministre des Affaires étrangères, faites au plus fort des émeutes en Tunisie. En guise de réaction à la population tunisienne qui avait envahi les rues pour exiger le départ du despote qui dirigeait le pays et l’instauration d’un régime démocratique, le pouvoir français, par l’entremise de Michèle Alliot- Marie, n’avait pas trouvé mieux que de proposer de mettre à disposition du régime de Ben Ali l’expérience de la France en matière policière pour l’aider à mater la population qui faisait la révolution dans la rue. En fait, ces déclarations n’étaient pas moins qu’une assistance pour sauver le régime corrompu de Ben Ali, au moment même où ses forces spéciales chargeaient à balles réelles les manifestants et laissaient sur le bitume des citoyens sans vie. Face au tollé qu’ont provoqué ses déclarations, la ministre a bien tenté de les atténuer mais en vain. Dans le Journal de dimanche, elle explique : «Il y avait des tirs à balles réelles, des morts. Pour que de telles situations ne se reproduisent pas dans l’avenir, j’ai donc dit que nous étions prêts à aider à former les forces de l’ordre tunisiennes comme nous le faisons pour d’autres pays.» Loin d’éteindre le feu, Michèle Alliot-Marie l’a encore quelque peu attisé en refusant de qualifier le régime de Ben Ali de dictature. Un de ses conseillers, repris par le journal Libération, expliquait lundi : «C’est facile de qualifier a posteriori un régime quand il est tombé.» Et comme pour justifier encore la très ambiguë position française, il avance le décryptage du règne Ben Ali : «Au début, il y avait de réelles avancées démocratiques. A la fin seulement, le régime est devenu autoritaire. » Ces dernières heures, il semble que l’on ait distribué des rôles au sein du gouvernement Fillon pour rattraper, ce qui va être très difficile, la minable analyse politique de la situation que vivait le peuple tunisien et sur laquelle la France n’avait rien vu venir. Ainsi, comme pour se dédouaner un peu, Alain Juppé, le ministre de la Défense, fait incomber cette minable analyse de la révolution tunisienne à tous les pays occidentaux et pas seulement à la France : «Tous les pays, disons occidentaux au sens large du terme, européens et américains, ont considéré que la Tunisie était un pays stable politiquement, qui se développait économiquement, où le statut de la femme s’améliorait, où les classes moyennes émergeaient, où un effort important a été fait du point de vue de l’éducation. » Et de conclure, maintenant que l’ami de la France a été délogé par la rue : «Sans doute avons-nous, les uns et les autres, sous-estimé le degré d’exaspération de l’opinion publique face à un régime policier et dictatorial.» Cette déclaration est à rapprocher de celle du président Sarkozy en avril 2008, qui, lors d’une visite officielle en Tunisie, effaçait d’un revers les critiques des opposants tunisiens et de certaines ONG, déclarant à propos de la gouvernance Ben Ali : «Un régime engagé dans la promotion des droits universels et des libertés fondamentales, où l’espace des libertés progresse.» Difficile donc à Alliot-Marie d’expliquer devant l’Assemblée comment elle, son gouvernement et à la tête de la France, son président ont pu se fourguer de cette façon dans leurs fines analyses, comment ils ont été à côté de la plaque et pour quelles raisons ils se sont mis des œillères jusqu’à ce que ce régime «engagé dans la promotion des droits universels et des libertés fondamentales » soit justement balayé par ceux qu’il muselait et à qui il refusait toute liberté. Il n’est pas étonnant que sur cette affaire tunisienne comme sur d’autres problèmes que vivent certains pays africains des anciennes colonies françaises, certains députés exigent que le gouvernement cesse enfin sa politique néocoloniale consistant en des positions pour le moins paternalistes et de désir ardent de continuer à protéger les despotes qui consentent tant que les intérêts français ne sont pas en jeu.
K. B.-A.source : le soir d'algerie