Du keskass à la dreambox. Les Marocains téléspectateurs clandestins

mily: verdana"> HuffPost Maroc | Par Majd El Atouabi




mily: verdana"> Publication: mily: verdana"> 01/12/2014 02h50 CET Mis à jour: 02/12/2014 02h35 CET







Aujourd’hui, Les Marocains ont accès aux bouquets numériques internationaux grâce au piratage de récepteurs satellite. Un bidouillage qui n’est pas nouveau. Du couscoussier accroché à une antenne en passant par la parabole clandestine, les téléspectateurs marocains ont toujours fait appel au système D.

Au début des années 1980, le pays baigne dans un quasi embargo cathodique. Les Marocains sont livrés corps et âme au bon gré de la TVM. Avec un temps de diffusion oscillant entre cinq à six heures d’antenne, la chaine étatique consacre la moitié de sa programmation aux activités royales.

Les bons jours, les gamins ont droit à dix minutes de dessins animés. Faute de puissance, le signal de la RTM ne couvre pas la totalité du pays et subit de fréquentes interruptions. C’est l’époque du refrain "Men 3endhoum" (ça vient de chez eux) qui rythme les vaines et fréquentes tentatives de réglage d’antennes.

Le règne télévisuel sans partage de la RTM est à peine troublé par une nouvelle invention: Le magnétoscope. Interdit d’importation et d’utilisation au Maroc, il coûte une fortune et confronte de surcroît ses usagers à des poursuites policières.

Au diable la prudence pensent pourtant des milliers de respectables pères de familles qui bravent l’interdiction pour aller chercher en catimini leurs "vidéos" de Sebta et Mellilia.
Mécaniques et souvent de marque nipponne comme Hitachi, JVC ou Toshiba, les lecteurs VHS de l’époque coûtent en moyenne la bagatelle de 10.000 dirhams.
"En plus de cette somme, il fallait prévoir un bon paquet de pourboires à distribuer sur la route du retour où des barrages douaniers étaient dressés jusqu’aux portes de Kenitra", se souvient Mohammed A, propriétaire d’une boutique de matériel Hi-Fi dans la Joutiya de Bab El Had à Rabat.
Le keskass envahit les toits
L’été, à la faveur du beau temps, les Marocains de "l’intérieur" captent tant bien que mal les télévisions espagnoles et portugaises, moins bien lotis que les habitants du Nord et de l’Oriental qui en profitent à longueur d’année.
Malgré l’obstacle de la langue, les gens sont friands de ces images qui viennent casser leur routine cathodique. Ils bricolent à tout va pour pouvoir en jouir.
"Les vieilles antennes râteau de l’époque devaient êtres hissées sur de véritables mats de plusieurs mètres pour pouvoir espérer capter le signal des télés espagnoles et portugaises", se souvient Redouane, poseur de paraboles.
Le retour du mauvais temps met fin chaque année à l’excursion télévisuelle ibérique, et impose un amer repli hivernal sur la RTM. C’est dans ce contexte que surgit d’on ne sait où une drôle d’invention populaire : l’antenne keskass.
Nul ne saurait évaluer l’efficacité réelle de cette trouvaille, mais il n’empêche que des milliers de couscoussier investissent, du jour au lendemain, les toits des immeubles et des maisons.

A partir de 1985, l’antenne couscoussier connaît un véritable boom, d’abord à Rabat, puis à Casablanca, Marrakech, Tanger et Fès où l’on commence à capter des bribes du signal de la chaîne francophone TV5 grâce au restransmetteur du Palais Royal.

"Quand le roi voyageait, il l’emportait avec lui, l'installant ainsi dans ses divers palais : Fès, Marrakech, Casablanca", explique l’universitaire Zelia Leal Adghirni dans son étude "Les antennes diaboliques au Maroc".
Cependant, le signal était relativement faible et nécessitait le bidouillage de l’équipement classique avec des couscoussiers ou des sacs en plastique noirs qui s’avèrent rapidement insuffisants. Qu’à cela ne tienne, la technologie vient à la rescousse des mordus d’images.

De nouvelles antennes UHF révolutionnent le paysage cathodique marocain au milieu des années 1980. Elles sont baptisées "Selsoul del hout" (colonne vertébrale du poisson) du fait de leur forme qui rappelle les arêtes de poisson.

Dopées par des amplificateurs, ces antennes permettent non seulement de capter TV5, TVE1, TVE2, RTP1 et RTP2, mais elles ouvrent également l’accès aux télévisions italiennes Rai UNO et Rai DUE, la britannique SKY News Elle est aussitôt remplacée par la chaîne saoudiennne MBC. Que du bonheur pour une population qui sort ainsi d’une longue période de sevrage cathodique.

2M entre en ligne

Voulant contrer les ondes venues d’ailleurs, l’Etat décide de lancer le 4 mars 1989 une chaîne privée : 2M.
Techniquement plus évoluée que la RTM, très orientée loisirs et distractions avec une grille des programme misant sur la fraîcheur et la nouveauté, 2M n’a qu’un défaut mais de taille: C’est une chaîne payante qui nécessitait la location d’un décodeur et le paiement d’une mensualité.

Dans un pays où le pouvoir d’achat est bas, la deuxième est d’emblée cataloguée élitiste.

Ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir l’abonnement se rabattent sur les cafés qui investissent dans les décodeurs de 2M. Au programme de ces séances télé collectives : films inédits, concerts et surtout les matchs des championnats italien et anglais.

Des familles se mutualisent pour partager des décodeurs à coups de dizaines de fiches triplettes et centaines de mètres de câbles. Et tant pis si le signal en pâtit.
Les plus démunis improvisent des techniques à l’efficacité douteuse pour contourner le système de codage. "Il suffisait de mettre une moustiquaire sur son écran et l’image était claire. Pour le son, la plupart se contentait du grésillement, tandis que d’autres plus exigeants essayaient de capter la fréquence audio de la chaîne sur la bande AM. Ça marchait une fois sur mille", se souvient Redouane, installateur d’antennes paraboliques.

Malgré le prix élevé, le taux des abonnements ne cesse d’augmenter. "Le nombre d'abonnés doubla en moins d'un an, dépassant les prévisions faites pour les cinq prochaines années", explique Zelia Leal Adghirni.

La nouvelle chaîne perce d’autant plus facilement que les autorités lui ont opportunément balayé le passage en fermant progressivement le ciel marocain aux ondes étrangères. Principale victime collatérale de cette "épuration cathodique", TV5 disparaît des radars au lendemain de la crise diplomatique née suite à la publication du brûlot "Notre Ami le Roi" de Gilles Perrault.
Elle est aussitôt remplacée par la chaîne saoudienne MBC qui inonde le Maroc de séries égyptiennes et de variétés libanaises. C’est également l’époque où le pays devient la Mecque des télénovelas brésiliens et mexicains.
La parabole, élément du paysage urbain
Au beau milieu de ce micmac télévisuel, 2M tire son épingle du jeu avec son style moderne et son ton nouveau. Mais l’embellie ne dure pas longtemps. Au milieu des années 1990, le règne du décodeur commence à vaciller.
Car entre temps, à la faveur de la multiplication des chaînes satellitaires, une nouvelle technologie a fait son apparition. "Les paraboles n’étaient pas à proprement parler une nouvelle technologie. Dans les années 1980 on en voyait déjà dans les villas huppés de Souissi à Rabat ou dans le quartier Anfa à Casablanca", rectifie Redouane qui précise : "Ce qui a changé, c’est les dimensions de ces paraboles et surtout leur coût. De trois mètres de diamètre auparavant, elles sont passées à 1m20. Et surtout, leur prix d’acquisition et d’installation a été divisé par dix".
Importées au début des années 1990 de Sebta et Mellilia, les paraboles commencent à être vendues dans les joutiya spécialisées de Rabat et Casablanca entre cinq et dix mille dirhams.
Et les Marocains se les arrachent. Forts de leur politique orientée vers la production nationale, les responsables de 2M se croient à l’abri. Driss Basri, puissant ministre de l’Intérieur de l’époque tente en 1992 un coup de bluff.

Il essaie de faire passer un décret loi assujettissant l’installation des paraboles à une déclaration administrative et au paiement d’une taxe annuelle de 5000 Dirhams. Une campagne de recensement des paraboles est même lancée à cet effet.
Mais rien n’y fait. La mesure suscite une levée de boucliers. Le projet de loi tombe à l’eau lorsqu’il est abrogé par la Cour suprême sous le regard approbateur de Hassan II.
Très vite, la vogue des paraboles explose et les prix tendent vers le bas. Durant cette période où le Maroc est happé par un véritable maelstrom télévisuel, les gens consomment de tout.
Ce sont les années fastes et glorieuses des chaînes turques et allemandes, de la diffusion non stop et du gavage cathodique. Là où la parabole passe, les billes ne roulent plus et les trombias (toupies) ne tournent plus.
En effet, les gamins de la middle class marocaine se retranchent dans leurs appartements, Ils préfèrent la télé et délaissent des jeux qui leur permettaient de tuer le temps : dinifri (délivrez), chrita (marelle), ou le classique cache-cache.

La dreambox ou le rêve numérique
Ces images venues d’ailleurs concurrencent les chaînes nationales. 2M commence à tanguer sérieusement. La deuxième chaîne perd de plus en plus d’abonnés, comme d’ailleurs sa consœur française cryptée Canal + Horizons commercialisée au Maroc.

Le 10 janvier 1997, 2M passe à la diffusion en clair dans l’indifférence presque générale des téléspectateurs. C’est un non événement pour les Marocains qui sont désormais repus d’images venues d’ailleurs.
L’apparition de la dreambox au milieu des années 2000 va faire exploser l’offre télévisuelle en permettant l’accès à des centaines de chaînes étrangères cryptées. Rares sont les Marocains à payer un abonnement.
Passagers clandestins du numérique, ils achètent une dreambox chez les bidouilleurs de Derb Ghallef à Casablanca ou d’autres joutiya à travers le pays.
Ces derniers leur créent ensuite un compte pirate qui, couplé à une connection ADSL, leur permet d’avoir accès à tous les bouquets numériques. En bref, hier comme aujourd’hui, Les Marocains sont des herragues (brûleurs) cathodiques…

Source: http://www.huffpostmaghreb.com