Je croyais tout savoir sur Kaizer Moulay.
Voilà que je découvre un aspect inconnu de son cynisme.
En maniant l’intégrisme, dont il sait qu’il se nourrit d’un mythe fondateur puissant et qu’il s’enracine dans la structure familiale patriarcale, il encourage, du même coup, le tribalisme.
À une société en éveil, il préfère une société soumise et liée au maître par les codes de l’allégeance.
Sous la couche superficielle de modernisme, Kaizer Moulay sait que l’allégeance tribale a gardé toute son influence sur les individus, les sociétés et la politique. Dans ce pays où une démocratie de façade camoufle le régime despotique en place, les partis se sont vite retrouvés à représenter, non pas des tendances politiques, mais des entités régionales et tribales. Au final, seules les apparences changent : les appellations sont nouvelles, les allégeances immuables.
Kaiser Moulay tablera sur les rivalités interconfessionnelles et sur le tribalisme aussi longtemps que son pouvoir l’exigera.

Pour assurer l’essor du tribalisme, Kaizer Moulay embrigade les zaouias et s’empare, du coup, de l’arme la plus décisive dans les joumloukias arabes : la bay’a.
La bay’a est l’acte par lequel le peuple prête serment au maître du moment, celui qui scelle un lien quasi mystique entre le prince et ses sujets.
L’expression, sacrément typique, a traversé toute l’histoire politique arabo-musulmane et est même devenue l’une des plus symboliques du vocabulaire politique arabe.
Partout, lors de la « campagne « du « candidat « à sa propre succession, on voit apparaître la bay’a sur les banderoles criardes accrochées aux murs de Damas, du Caire, de Tunis ou de Bagdad.
La bay’a signifie allégeance, dans toute la connotation médiévale. Qu’il s’agisse de Hafez El Assad, de Kadhafi, de Saddam ou de Ben Ali, tous singent les califes de l’âge d’or et se plaisent à organiser ces joutes poétiques où l’on s’amuse à rivaliser d’obséquiosité en déclamant des vers grassement payés…..

La bay’a a pour ennemi principal la laïcité.
J’apprends avec Kaiser Moulay que pour démolir l’embryon d’une société démocratique et jeter les bases d’une république islamiste, il faut savoir encourager l’obscurantisme et combattre la laïcité. Elle est sa cible prioritaire. Il sait qu’elle nous débarrasserait de ces codes de la soumission et de l’allégeance et qu’elle réhabiliterait les principes de la citoyenneté laïque et de l’égalité fondamentale entre citoyens. Il va pourtant la tuer dans l’œuf afin de garder le contrôle sur une population asservie. Kaiser Moulay n’ignore pourtant pas que la laïcité est une nécessité absolue, pour la paix, pour l’équilibre d’une nation, pour arrêter de s’entretuer. Il n’ignore pas qu’elle est la seule façon d’apporter enfin la paix civile par la coexistence entre individus considérés enfin, en tant qu’individus et citoyens, et non plus classés en fonction de leur origine communautaire, de leurs croyances ou de leurs choix politiques.
En étouffant la laïcité, Kaiser Moulay va tuer la seule possibilité de sauvegarder ce qui reste de nos sociétés, avant que leur tissu ne soit irrémédiablement détruit par des explosions sanglantes toujours renouvelées.
Pire : conscient que la société est sujette à des frictions entre majorités et minorités religieuses, Kaiser Moulay va attiser les rivalités interconfessionnelles afin d’en jouer, en initiant notamment la lutte contre l’évangélisation.

Extraits de "Journal d'un homme libre" - Mohamed Benchicou