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Jamal Henni, à Cannes
La chaîne cryptée met en avant les différentes menaces qui pèsent sur elle : Al Jazira, TV connectée, obligations réglementaires. Elle a reçu le soutien des professionnels du cinéma et du nouveau pouvoir. Canal Plus a profité du Festival de Cannes pour amplifier son opération « Caliméro ». Certes, financièrement, le groupe se porte comme un charme : en 2011, son bénéfice opérationnel a atteint 701 millions d'euros (+1,6%) sur un chiffre d'affaires en hausse de 3%, à 4,9 milliards d'euros. Et politiquement, le nouveau pouvoir lui est a priori plus favorable que le précédent, avec lequel les relations avaient fini par devenir plus que mauvaises.
Mais, depuis plusieurs mois, les dirigeants de la chaîne cryptée veulent susciter la compassion, en mettant en avant sur les menaces qui planent sur leur groupe. Cette opération « Caliméro » a démarré en mars avec une tribune publiée dans « le Monde ». Et elle s'est poursuivie lors du festival de Cannes, avec des interventions du directeur général Rodolphe Belmer lors d'un colloque et dans « le Film Français ». Ouvrant le colloque, le patron de Canal Plus Bertrand Meheut a alerté sur la « fragilité » du secteur, qui jusqu'ici avait trouvé un « équilibre » permettant de financer l'audiovisuel.
Des Qataris menaçants

D'abord, la filiale de Vivendi assure être menacée par le lancement des chaînes sportives d'Al Jazira. La chaîne qatarie « est dotée de ressources importantes et mue par des considérations culturelles et non économiques », assure Rodolphe Belmer.
Seconde menace : l'arrivée de la télévision connectée à Internet. Celle-ci va permettre aux géants de l'Internet de « s'adresser directement au consommateur » et de « s'abstraire des systèmes locaux », bref de basculer dans « un monde complètement ouvert », a expliqué Rodolphe Belmer. Le danger est que ces géants du Net, « globaux et plus riches », « veulent éviter de financer » l'audiovisuel français, et bénéficient de « conditions fiscales, notamment de TVA, très différentes ».
Certes, la TV connectée démarre très péniblement. Le syndicat des fabricants de téléviseurs, le Simavelec, a même récemment revisé à la baisse ses prévisions : seuls 40% des postes vendus en 2012 seront connectables, et non pas plus de la moitié. Mais Rodolphe Belmer balaie cet argument : « La TV connectée est déjà là, ce n'est pas le futur, mais le présent : il y a déjà 12 millions de foyers français qui reçoivent la télévision par ADSL », a assuré le n°2 de Canal, oubliant au passage que cette TV par ADSL est déjà largement régulée et taxée...

Lourdes obligations
Last but not least, la dernière menace qui pèse sur la chaîne cryptée est réglementaire. En effet, l'Autorité de la concurrence doit lui imposer cet été toute une série d'obligations dans le cadre des rachats de TPS et de Direct 8. Pour l'instant, le gendarme de la concurrence n'a pas dit quelles obligations il comptait exiger. Mais il a consulté le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) et les concurrents de Canal, dont certains rêvent d'obligations assez extrémistes, comme forcer Canal Plus à se séparer de CanalSat. Vendredi, l'Autorité de la concurrence a mis en ligne la liste des obligations suggérées par les acteurs du marché, apparemment pour mettre fin aux fuites qui se multipliaient dans une certaine confusion.
"Penser à l'échelle mondiale et non pas locale"
Cette menace réglementaire est assurément la plus concrète - et donc la plus grave - pour la chaîne cryptée, mais paradoxalement, c'est la menace dont elle parle le moins. Rodolphe Belmer a juste qualifié de « lunaire » le droit de la concurrence actuel. Selon lui, l'Autorité de la concurrence « ne regarde que le marché français » dans « un univers audiovisuel en phase de globalisation », elle devrait donc « penser à l'échelle mondiale et non pas locale ».
Il a aussi déploré les obligations sévères proposées par le CSA, « qui semble se fonder sur une intention de nuire à Canal Plus, et non pas sur une volonté de faire croître la concurrence sur le marché de la TV payante ». En effet, le CSA justifie ses propositions sévères par la position ultra-dominante de Canal Plus : plus de 80% du marché en valeur, selon ses calculs. De manière générale, Rodolphe Belmer a juste demandé qu'on « enlève aux groupes locaux les boulets inutiles » qu'ils supportent. Pour lui, « le pays a intérêt à avoir des acteurs culturels les plus gros possibles ».

"Apple fait travailler des enfants en Chine"
En tous cas, l'offensive de Canal Plus est largement soutenue par le 7ème Art, dans lequel le groupe investit près de 200 millions d'euros par an, ce qui en fait le premier argentier. Ainsi, lors du colloque organisé à Cannes, le réalisateur Jean-Paul Salomé, président de l'ARP (société des auteurs réalisateurs producteurs), a fustigé Al Jazira, « un nouveau facteur de déstabilisation pour le cinéma français », qui « met un secteur en péril ». Pour lui, « le cinéma italien est mort en six mois, et cela peut très bien arriver au cinéma français ».
Le soutien est aussi sans réserves du côté de la société d'auteurs SACD, qui a co-organisé le colloque de Cannes avec Canal Plus. Son directeur général Pascal Rogard estime que l'arrivée des géants du Net constitue bel et bien « un choc ». « Et le pire n'est pas Google mais Apple, qui fait travailler des enfants en Chine, ne paye pas d'impôts en Californie, ne paie pas la copie privée en France, et est basé au Luxembourg ».
Soutien du nouveau pouvoir
Enfin, le discours de Canal Plus a trouvé un certain appui auprès du nouveau pouvoir. Durant la campagne, l'arrivée d'Al Jazira a été critiquée aussi bien par François Hollande qu'Aurélie Filippetti, celle-ci proposant même de faire contribuer à la création audiovisuelle les chaînes sportives du Qatar...
L'avenir dira si les dangers agités par Canal Plus sont des menaces fantômes ou bien réelles. Reste que l'argumentaire de la chaîne cryptée est quasiment identique à celui martelé il y a quatre ans lors de l'arrivée dans la télévision payante d'Orange, qui, à en croire Canal Plus, ne devait faire qu'une bouchée de Canal grâce à ses ressources financières illimitées. Finalement, c'est la chaîne cryptée qui n'a fait qu'une bouchée de l'opérateur téléphonique...
source LA tribune